Le militaro-policier dans la sûreté sécurité

Par Jean-Pierre VACHON

10 ans comme Directeur Régional de la Sûreté Sécurité au sein d’un grand groupe français (LA POSTE). Depuis 2015, dirigeant de 2S RISK, Cabinet conseil, formation, et accompagnement de projets en sûreté et sécurité. Membre de l’AN2V, du SCS (Syndicat du Conseil en Sûreté), et de l’UNESSD (Union Nationale des Entreprises de Sécurité de Sûreté et de Défense)

Les incontournables en termes de compétences et connaissances pour un Responsable / Référent sûreté sécurité.

Combien de fois dans mes contacts clients ai-je été étonné du décalage existant entre les compétences et connaissances du Responsable/Référent sûreté, ou faisant fonction, et les besoins réels de l’organisation. Je me propose ici de faire le point sur les prérequis

J’espère ne pas me faire d’ennemis dans une profession encore largement dominée par des ex-militaires ou ex-policiers en reconversion. Notamment dans les strates élevées de responsabilités.

Je tiens à préciser que cet article cherche davantage à débroussailler plus qu’à affirmer. En aucun cas il n’est question de mettre en avant un profil plutôt qu’un autre (ex-militaire versus salarié civil). Les propos qui suivent restent du domaine général, et ne peuvent traduire toute la diversité des situations.

Je renvois le lecteur vers le très intéressant article de fond de Frédéric Ocqueteausur cette thématique. L’article est intitulé : Chefs d’orchestre de la sûreté des entreprises à l’ère de la sécurité global.

Dans quel contexte de l’organisation ?

C’est un fait indéniable. Le milieu de la sûreté sécurité est très largement occupé par des militaro-policier(s), surtout des hommes, en provenance des mondes de l’armée, de la gendarmerie et de la police.

On les retrouve :

  • Quasiment à tous les niveaux de responsabilités, généralement et légitimement proportionnelles à celles de leur niveau militaire ou policier quitté
  • A peu près dans toutes les strates de l’organisation, directions opérationnelles, fonctionnelles, directions stratégiques, …
  • A peu près également dans tous les types d’entreprises (plutôt moyennes et grandes, voire très grandes, rarement des PME)
  • Et sur des fonctions diverses : conseil, management, exploitation, …

On les retrouve aussi sur des postes de consultant, la plupart du temps comme premier poste immédiat après reconversion.

Enfin, de manière quasi-systématique, ils ont suivi un ou plusieurs cursus universitaires ou professionnels, à la fois techniques et organisationnels. Ils peuvent ainsi répondre à peu près à tous types de besoins des organisations recruteuses.

Un recrutement souvent privilégié

Lorsqu’un décideur s’interroge sur les compétences d’un futur collaborateur dans le cadre d’un recrutement :

  • Que cela soit pour des besoins généraux et stratégiques de mise en œuvre d’une politique interne de sûreté
  • De renforcement de la filière sûreté
  • Ou pour des besoins spécifiques de recrutement d’un responsable de la sûreté sécurité

il peut légitimement rencontrer quelques hésitations. En effet, doit-il se tourner vers un profil interne, à qui serait dispensée une formation ad hoc, ou se tourner vers l‘externe. Et dans ce cas, avec quel profil ?

  • Un jeune diplômé formé aux grands principes de la malveillance et des techniques organisationnelles de défense. Sans expérience notable du terrain ?
  • Un profil intermédiaire doté conjointement d’une expérience significative de l’entreprise et du monde de la malveillance. Avec peut-être des exigences salariales elles aussi significatives ?
  • Ou un ex-militaire rompu au monde de la criminalité/malveillance, formé et discipliné ?

La réponse est souvent très rapidement trouvée. Un sentiment de confiance hérité du passé manifesté pour le monde militaro-policier, une pratique devenue récurrente par la majorité des concurrents, l’assurance de rapports naturellement proches du futur salarié avec les membres des forces de sûreté et de sécurité de notre pays, un amour inaltérable de la droiture et de la discipline, privilégié à l’appétit immodéré du profit, tous ces arguments auront raison des dernières interrogations du recruteur.

Mais de moins en moins systématique

Pourtant beaucoup d’entreprises ayant fait ce choix découvrent après bien des années qu’un militaire, même s’il apporte entière satisfaction, reste et restera militaire toute sa vie. Quand on a été militaire, la vie civile peut paraître bien fade, à tel point qu’inconsciemment on peut être amené à reproduire de temps en temps le contexte militaire.

Et à trop imposer un modèle militaire dans l’approche de la sûreté sécurité, dans un monde où le code du travail et la protection des salariés est abondamment relayée par les syndicats, il arrive que le courant ne passe plus très bien entre les civils et les ex militaires/policiers. Ou entre les dirigeants et leurs collaborateurs experts. Des conflits liés à l’incompréhension peuvent parfois éclater entre collatéraux. Et lorsqu’une filière sûreté est principalement recrutée dans le monde militaro-policier, un esprit communautariste peut naître et créer des tensions avec le reste des salariés.

Le monde de l’entreprise est un monde complexe. Parfois bien davantage que le monde militaire avec ses codes bien définis et ses postures imposées mais acceptées. Pour un ancien militaire ou un ancien policier il est parfois contraignant de se plier aux lenteurs administratives et indécisions des décideurs. Pour beaucoup d’entre eux encore, l’action prime sur bien d’autres considérations.

C’est ainsi que devant des attitudes parfois exagérées, en décalage avec la réalité des problématiques de sûreté, les recruteurs peuvent avoir le sentiment de s’être trompés. 

La vérité est plus pragmatique

Le recrutement de collaborateurs issus du monde militaire ou policier prend tout son sens lorsque les problématiques de sûreté demandent des connaissances pointues, issues de ce monde. C’est le cas par exemple pour les grandes entreprises qui expatrient certains de leurs salariés, et pour lesquels il convient de bien connaître l’état de sécurité des pays destinataires. C’est le cas aussi pour les grands groupes qui veulent associer à l’image de leur filière sûreté sécurité le nom de collaborateurs prestigieux, issus du monde militaro-policier, au même titre d’ailleurs qu’on recrute aisément des grands noms issus du monde politique.

Pourquoi une formation adaptée aux besoins opérationnels ?

Parce que je suis persuadé que la sûreté est encore trop peu ou mal abordée dans les organisations, même si l’actualité du terrorisme et de la violence tend à modifier les consciences dans ce domaine.

Parce qu’il n’est pas rare que les personnels recrutés ou désignés référents ou responsables de la sûreté sont issus du monde du QHSE ou de la sécurité incendie, ils ne disposent souvent ni des compétences suffisantes, ni du temps pour remplir cette mission par manque de méthode et de connaissances.

Enfin parce que la sûreté est trop souvent technique, et encore trop négligée par rapport aux protections dites obligataires, comme l’incendie par exemple. Pourtant la sûreté est garante de la santé d’une organisation.

Maîtriser les concepts de la malveillance

Le futur Responsable ou Référent Sûreté devra maîtriser les concepts élémentaires de la malveillance, des principales approches pour la maîtriser jusqu’aux conséquences possibles. Il devra avoir assimilé les différences entre sûreté et sécurité, devra être capable de prendre en compte malveillance externe, mais aussi et principalement la malveillance interne. Il devra savoir identifier les types de malveillance (Vols, cambriolages, spoliations, fraudes, vandalisme et détériorations, agressions, violences, terrorisme, etc. …), tout autant que les motivations inhérentes au passage à l’acte.

Identifier et organiser les familles de mesures de sécurité

Pour mettre les bonnes mesures de sécurité au bon endroit, le responsable ou référent sûreté devra impérativement savoir identifier et organiser les familles de sécurité dans le cycle de la malveillance. De la prévention à l’élucidation des actes malveillants, il devra savoir « piocher » les bonnes mesures.

Auditer ou diagnostiquer ?

Le Responsable Sûreté et Sécurité devra être capable de passer d’audit à diagnostic en fonction des impératifs ou des besoins. Cela signifie qu’il devra maîtriser les codes et usages de ces 2 approches. Conduire un audit de sûreté exige des prérequis qui ne sont pas les mêmes que pour un diagnostic de sûreté.

Analyser les risques : un prérequis

Avant d’être en mesure de porter un jugement sur le niveau de vulnérabilité de son entreprise ou de son organisation, le responsable ou le référent sûreté devra analyser les risques, et pour cela prendre en compte les mesures déjà prises. Une analyse de risques est une étape indispensable et préalable que le spécialiste de la sûreté ne pourra mener seul. Il devra le faire avec les bons intervenants internes. Et pour cela, au-delà du fait de bien connaître la méthode, le responsable de la sûreté devra avoir le sens des organisations, être reconnu et accepté, et enfin être en mesure de dialoguer et s’expliquer avec les décisionnaires de son organisation. C’est donc ici bien plus des compétences et des postures qui sont exigées, qu’un savoir.

Apprécier l’apport des tendances technologiques du marché

Un bon responsable ou référent sûreté devra aussi disposer de connaissances techniques minimales pour comprendre et expliquer les principales fonctionnalités des dispositifs techniques qu’il préconise. Il le doit d’abord aux salariés de son entreprise, ce pour être crédible, mais aussi à lui-même, au premier chef, pour ne pas être « à la merci » de conseillers technico-commerciaux, peut-être avant tout tentés par la vente, plutôt que le conseil.

Et le monde de la sûreté sécurité est un monde en pleine mutation technologique. Il suffit de se promener dans les travées des salons spécialisés, ou lire les avis experts, notamment ceux présents dans ce guide PIXEL.

Mais ne pas sous-estimer les solutions humaines et organisationnelles

Bien qu’aujourd’hui les technologies dites intelligentes, notamment en matière de vidéosurveillance, sont capables de faciliter et fiabiliser les interventions humaines, force est de constater que le recours systématique aux solutions techniques ne peut être satisfaisant pour un responsable ou référent sûreté. Dans la pratique, et cela je le constate au quotidien, bon nombre de risques peuvent être réduits par une meilleure organisation autour de la sûreté, ou une meilleure prise en compte des problématiques par l’humain.

Faire respecter la réglementation en matière de sûreté

Il y a 2 aspects de la réglementation à maîtriser pour le futur responsable ou référent sûreté.

  • L’aspect juridique. Même si la réglementation sûreté est beaucoup plus « soft » que dans certains domaines contraints, je pense ici à la sécurité incendie ou la sécurité liée à l’environnement, elle n’en demeure pas moins incontournable, notamment en matière de vidéosurveillance, que dis-je, de « vidéoprotection ». Il devra donc parfaitement maîtriser ces aspects pour ne pas exposer l’organisation à des poursuites légales.
  • Mais aussi l’aspect disciplinaire en interne. Entendons-nous. Si prendre des mesures disciplinaires n’est pas du strict ressort du responsable ou référent sûreté, ce dernier devra avoir correctement informé et sensibilisé les personnels de l’organisation. Pour faire respecter des consignes, faudra-t-il un management de la sûreté bien mis en place et bien suivi.

Connaître les environnements institutionnels et professionnels de la sûreté

Là où un profil militaro-policier sera parfaitement préparé et renseigné sur le l’environnement institutionnel lié à la sûreté, le responsable ou référent sûreté aux origines « civiles » devra quant à lui les avoir intégrés dans son parcours initiatique.

Mais pour les 2 profils, il conviendra aussi de connaître les forces en présence : formations, syndicats et associations métier, organismes influents, pratiques et usages. Il faudra rencontrer les professionnels, les installateurs, les intégrateurs, les médias spécialisés, les fabricants, etc. …

Rendre cohérent la sûreté et la sécurité

Faire installer un système contrôlant des accès peut s’avérer contradictoire avec les exigences d’un système de sécurité incendie. Le futur responsable ou référent sûreté devra disposer de notions suffisantes dans les domaines contraints de sécurité pour ne pas engager légalement sa responsabilité. Certes il n’est pas seul, un installateur par exemple aura sa responsabilité, mais celle-ci sera très vraisemblablement partagée avec celle du donneur d’ordre ou de la maitrise d’ouvrage.

Enfin piloter l’activité au quotidien

Cet aspect du métier est celui au fond qui est le plus oublié des quelques rares formations existantes, et de toutes façons incomplètes en la matière.

Le responsable ou référent sûreté devra suivre l’évaluation des risques, ce dans une démarche d’amélioration continue. Il devra programmer ses audits ou diagnostics, devra sensibiliser et former les personnels, devra procéder à de la veille réglementaire et technologique. Il devra surtout organiser ses contrôles et produire des reportings à sa direction de rattachement, ou à la direction générale suivant le niveau auquel son poste est rattaché.

En conclusion

Lorsque le poste ne requiert pas des compétences militaro-policières, ou quand la taille de l’entreprise ou sa spécificité ne les impose pas, pour moi, le profil idéal d’un professionnel de la sûreté sécurité pourrait conjuguer les qualités intrinsèques d’un ex militaire/policier, que sont, entre autres, rigueur, perception affûtée de la malveillance et sens de l’organisation, à celles de l’expert des risques qui aborde la sûreté par la méthodologie systématique d’analyse, à celles du manager rompu à la mise en œuvre d’organisations et de processus, et à celles, enfin, du technicien maîtrisant les dernières évolutions de la technologie des solutions de sûreté sécurité.

 

Share This